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Mel Gibson théologie d'une crise

Abbé G. de Tanoüarn

Pacte n°84 - 26 mars 2004

La Passion du Christ de Mel Gibson est l'occasion d'un étonnant déchaînement des passions théologiques - dont nous n'avons encore en France que l'avant-goût. Parce que le sort de l'Eglise nous importe plus que tout, parce que nous sommes les fils de l'Eglise, nous voudrions sonder ce déchaînement des passions. Nous allons montrer comment, à travers les réticences et les silences, il est possible de discerner un nouveau christianisme, soi-disant plus adapté aux mentalités contemporaines, qui se présente ouvertement comme un christianisme sans Croix et qui se révèle finalement comme un christianisme sans Christ.

Voilà un film extraordinaire, qui nous montre la Passion de Jésus Christ. « C'est comme c'était » aurait dit le pape Jean Paul II. Mel Gibson ne fait pas le catéchisme ! Il n'interprète ce qu'il montre qu'à travers d'autres images tirées de la vie du Christ, il nous donne à voir l'Evangile tout simplement. Et cela suffit pour provoquer des réactions négatives, en particulier chez les catholiques.

Tout se passe comme si ce film produisait parmi eux une sorte de gêne. Beaucoup gardent le silence, eux qui sont d'habitude tellement attentifs aux signes des temps. Et ceux qui parlent sont plutôt décevants. La Conférence des évêques suisses vient de dire que c'est un film « qu'on aura bientôt oublié ». Parmi les Français, le cardinal Lustiger parle dédaigneusement de "théâtralisation de la Passion", alors même qu'il reconnaît n'avoir pas vu le film. Mgr Dubost évêque d'Evry par exemple s'en tire avec une formule pour le moins embarrassé : « Je ne suis pas sûr que l'on puisse rendre compte de la violence en filmant la violence ».

Dans la même veine, Famille chrétienne, le grand hebdomadaire catholique "modéré", nous offre une critique beaucoup plus directe que celle de Mgr Dubost : « Ce film est une réelle épreuve » déclare dans ce journal le correspondant à Washington de RCF, Jean François Baudin le 6 mars dernier. « II se focalise sur la souffrance du Christ, sans que rien ne vienne éclairer le sens de cette souffrance ». Curieuse exigence : Mel Gibson n'en aurait donc pas fait assez. Il aurait fallu qu'il nous offre une sorte de catéchisme sur le message du Christ. Comment comprendre raisonnablement ce dernier reproche ? Tout s'éclaire si on va un peu plus loin dans la lecture : Mel Gibson est tout bonnement accusé de "voyeurisme". Il ne fallait pas rappeler les faits. Il ne fallait pas montrer le visage du Christ. Il ne fallait pas nous faire assister à ses souffrances. Ce que reproche Baudin à Mel Gibson, ce n'est pas de ne pas en avoir assez dit, c'est plutôt d'en avoir trop montré...

Il est vrai que la Croix de nos jours ne se montre plus. Les crucifix dans les églises sont de plus en plus nus ou stylisés. On ne doit pas regarder les souffrances du Crucifié. On nous en parle de moins en moins du reste. On en oublie le sens. Voilà ce qui gêne tant nos évêques : ils veulent bien répercuter le message d'amour du Christ ; ils se délectent à l'avance de faire des rapprochements entre la tolérance qui est le Credo nouveau de notre société laïque et la charité du Christ. Ils résument l'Evangile à ce message soft dont Aubert de Versé disait déjà en 1687 que c'était le seul point commun entre tous les chrétiens.

Vous croyez peut-être que je parle en l'air. Il faut donc donner des noms, citer des faits. Au cours d'une conférence que je donnai à Montpellier, voici quelques semaines, l'un des assistants me transmis une drôle de formule, je n'osais y croire sur le coup et lui réclamai les références. Quelques jours plus tard, j'ai reçu une photocopie du Midi libre, le quotidien local, daté du 1er novembre 2003, où s'exprimait le nouvel évêque de Nîmes. Mgr Robert Wattebled (c'est son nom) s'était vu demander si « le vieillissement des communautés catholiques était pour lui un sujet de préoccupation ». La réponse est sidérante et révélatrice : « Je suis plus préoccupé par la joie et l'épanouissement des jeunes, répondit l'évêque, que par la survie de l'Eglise »... L'aveu est colossal. Il n'a pas été relevé à ma connaissance. Il signifie clairement que la religion de l'évêque n'est plus la religion catholique, mais plutôt le culte du bonheur. Ce culte l'absorbe tellement qu'il en oublie la vieille Eglise dont il a la charge en tant que pasteur : « sa survie ne m'intéresse pas », confesse-t-il. Il veut bien de l'Evangile « si l'Evangile rend heureux » Dans ce cas, oui, pourquoi ne pas « proposer et faire partager aux jeunes un chemin de vie »... Cette rengaine sur le bonheur, c'était aussi, à peu de choses près, celle du cardinal Schönborn à Notre-Dame-de-Paris il y a dix jours (troisième dimanche de Carême). Quel rapport y a-t-il entre ce pseudo-Evangile du bonheur et l'original, l'Evangile de la Croix et du salut, celui au nom duquel la Vierge Marie disait à sainte Bernadette : « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde mais dans l'autre » ?...

Vers un christianisme sans croix

Nous nous dirigions sans tambour ni trompette, sous la houlette de nos pasteurs, vers un christianisme sans croix, à l'enseigne du bonheur pour tous et de la fraternité universelle. Et puis voilà Mel Gibson, ce gâcheur, cet empêcheur de fraterniser en rond qui vient tout simplement nous rappeler l'Evangile, et nous le rappeler en images, nous montrer le Christ en Croix, qui nous murmure, comme à sainte Angèle de Foligno : « Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimé... » Devant l'image de la Croix, on ne peut plus tricher, on ne peut pas imaginer un Evangile sucré et consensuel. Saint Paul l'a dit et redit : « Je n'ai rien voulu connaître que Jésus, et Jésus crucifié. »

Pourquoi ne peut-on pas séparer Jésus et sa croix ? Pourquoi saint Paul ne les sépare-t-il pas ? Parce que la croix est le moyen que Dieu a voulu pour notre salut, il s'agissait d'affronter la puissance du mal, cette gigantesque pompe aspirante, qui a nom médiocrité. Il s'agissait de justifier l'humanité. Non pas de l'excuser mais de la rendre juste, de lui donner le moyen de la justice. Notre Seigneur a voulu nous montrer la gravité du péché, sa capacité de destruction : sur la Croix, « il s'est fait péché pour nous », comme dit encore saint Paul, pour nous aider à visualiser, en le regardant, quel est le drame de nos existences pécheresses.

Seulement voilà, le nouveau christianisme ne veut plus entendre parler du péché ! Il faut donc à tout prix escamoter cette mort honteuse sur la Croix, dont le païen Cicéron disait qu'elle doit rester loin des yeux et des oreilles des vrais citoyens romains. Les nouveaux chrétiens ressemblent un peu aux citoyens romains de l'époque de Cicéron. La Croix du Christ ? Qu'elle reste loin de nos yeux et de nos oreilles ! Parce qu'elle évoque notre honte, la honte du péché...

Je parle des nouveaux chrétiens... Je voudrais brièvement évoquer leurs mentors, leurs guides spirituels. Voici d'abord un protestant Rudolf Bultmann. Pour lui, il l'écrit noir sur blanc, la passion de Jésus est embarrassante. « Le plus embarrassant, ajoute-t-il, c'est que nous ne pouvons pas savoir comment Jésus a compris sa fin, sa mon ». Si Jésus n'a rien compris, on ne voit pas ce que nous pourrions comprendre nous-mêmes. Prenons un théologien, non pas au hasard mais parce qu'il est représentatif de ce que l'on appelle aujourd'hui la théologie catholique. Il s'agit de Walter Kasper, désormais cardinal et l'un des assistants les plus proches du pape. Que nous dit-il de la passion du Christ ? Dans son ouvrage classique Jésus le Christ, il conclut ainsi : « L'histoire et le destin de Jésus reste une question à laquelle Dieu seul peut donner la réponse » (p. 182). On ne connaît donc pas le sens du destin de Jésus. Il n'est plus question chez les théologiens contemporains du rachat de l'humanité, de sa rédemption, ou bien, si l'on accepte encore d'en parler c'est comme d'une hypothèse parmi d'autres.

Vous le savez peut-être, Frédéric Nietzsche avait vu venir ce nouveau christianisme d'aujourd'hui, ce christianisme pour lequel la Croix est un problème. Ce fils de pasteur avait bien vu, dans le protestantisme allemand de son temps, cet affadissement de la croix que nous sommes en train de vivre : « Un christianisme destiné avant tout à calmer les nerfs malades, un christianisme opiacé n'a plus besoin de cet effroyable dénouement d'un Dieu mis en croix. Ainsi le bouddhisme progresse-t-il silencieusement en Europe ». C'est à ce nouveau christianisme que Nietzsche fait allusion lorsqu'il dit : « Probabilité d'un nouveau bouddhisme : le pire danger ».

Ce n'est tout de même pas un hasard si c'est ce nouveau bouddhisme prétendu chrétien que Mgr Lefebvre a aperçu d'abord dans la débâcle conciliaire. Notre fondateur disait, à Ecône, le 29 juin 1976 : « Nous avons besoin de cette messe véritable, de ce sacrifice de Notre Seigneur Jésus-Christ pour réellement remplir nos âmes du Saint Esprit et de la force de notre Seigneur Jésus-Christ. Si l'Eglise a voulu garder au cours des siècles ce trésor précieux de la sainte Messe, dont elle a codifié les rites, cela n’est pas pour rien : c'est parce que dans cette messe se trouve toute notre foi, la foi dans la rédemption de Notre Seigneur Jésus-Christ, la foi dans le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui a coulé pour nos péchés, la foi dans la grâce surnaturelle. Il est évident que le rite nouveau suppose une autre conception de la religion catholique, une autre religion... »

La nouvelle religion ne veut plus entendre parler de ce péché qui corrompt l'homme, même lorsque l'homme ne s'en rend pas compte. Et voilà pourquoi elle ne veut pas de l'image de Jésus sur la croix. L'embarras du protestant Rudolf Bultmann est aujourd'hui l'embarras d'un grand nombre de catholiques. On m'a parlé d'une émission de Laurent Ruquier, qui avait organisé une "caméra cachée" sur le film, la Passion du Christ, à la sortie des messes. Des petites dames, dont on devinait le collier de perles, déclaraient qu'il fallait interdire ce film violent : « Ce n’est pas cette image de Jésus que nous avons » déclaraient-elles. Je crois qu'elles disaient là tout haut ce que beaucoup d'évêques pensent tout bas, condamnant le film avant même de l'avoir vu.

Ces témoignages sont significatifs de l'impact de la nouvelle religion, cette religion sans peine, sans douleur, sans péché que l'on nous prêche à longueur de temps. Ces pratiquantes convaincues ont absorbé le poison. Qu'ont-elles pu transmettre à leurs enfants ? A leurs petits enfants ? Rien. Le ressort du christianisme authentique est cassé.

Le film bouleversant de Mel Gibson, est le révélateur (au sens photographique de ce terme) d'un malaise, qui met en jeu la survie de l'Eglise. Qu'importé si les dogmes restent matériellement présents dans l'Eglise d'aujourd'hui ? Ils sont peut-être présents matériellement, mais ils sont là comme de vieux bibelots dont on ne sait plus très bien quoi faire, qui prennent la poussière et qui nous encombrent, parce qu'on n'ose pas avouer qu'on ne sait plus très bien comment on les a acquis...

« Une miséricorde de Dieu pour notre temps »

Mais en même temps, comme disait Mgr Fellay à la Mutualité « le film de Mel Gibson est une miséricorde de Dieu pour notre temps ». Qu'un tel film puisse sortir aujourd'hui sur les écrans, cela nous montre simplement que l'avenir n'est écrit nulle part, que le bon Dieu a plus d'un tour dans son sac pour déjouer les pronostics pessimistes. La campagne odieuse sur le prétendu antisémitisme du film aurait intimidé tout autre que Mel Gibson. Lui ne s'est pas découragé. Il y a un an, il disait : « Ce film devra sortir. Tant pis s'il ne peut être vu que dans quelques cinémas paroissiaux, faute de distributeurs ». Aujourd'hui, près de 45 millions d'Américains l'ont vu depuis le début du Carême. Comment cela a-t-il été possible ? Le mur est tombé tout seul... d'un coup, grâce au courage d'un homme. Soljenitsyne disait déjà : « Une goutte de vérité peut bouleverser le monde ». Je crois que ce film est une merveilleuse leçon d'espérance. Pour l'Eglise et pour le monde.