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La deuxième Passion du Christ

Laurent Lineuil

Pacte n°83 - 29 février 2004

En un sens, l'affaire Mel Gibson est encourageante : malgré les intimidations, les menaces, les procès d'intention de toutes sortes, la Passion du Christ, non seulement a pu sortir sur les écrans américains, mais encore a suscité une telle attente du public qu'il a battu des records d'au­dience, engrangeant plus de vingt-six millions de dollars dès le pre­mier jour. Si la France est longtemps restée un des rares pays où aucun distributeur n'a voulu se compromettre avec ce film lépreux, dès le dimanche 29 février, ce triomphe commercial avait ramené les puissances d'iniquités à une attitude plus évangélique, et Icon productions, la société de Mel Gibson, pouvait annoncer que le film sortirait en France dans la première quinzaine d'avril.

Mais il ne faut pas se dissimuler pour autant que les conditions de ce succès sont en même temps très inquiétantes pour notre capa­cité à proclamer la foi catholique dans les pays dits démocratiques. Car l'extraordinaire opposition rencontrée par un film qui, si l'on en croit les témoins de bonne foi, ne fait que retranscrire, avec son style particulier, ce même témoignage évangélique qui a inspiré la plupart des adaptations cinématographiques précédentes sans jamais choquer personne, est un formidable révélateur de la perte de liberté de parole que l'Eglise a subie en une quarantaine d'an­nées, mise en examen que le pontificat conquérant de Jean-Paul II ne semble pas avoir permis de freiner. L'histoire retiendra peut-être que le terme de ce pontificat qui se voulait de « nouvelle évangélisation» aura vu un cinéaste catholique accusé d'antisémitisme pour être resté fidèle aux Ecritures, tout en se voyant contraint de retirer de son film la phrase de Matthieu XXVII 25 : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! »

A tous points de vue, cette polémique est exemplaire. Pour nous d'autant plus que c'est le traditionalisme de Mel Gibson qui a mis le feu aux poudres, suscitant la suspicion et l'animosité des détrac­teurs du film avant même l'épisode du vol d'un brouillon du scé­nario, qui a permis des attaques plus concrètes. Dès l'abord, Mel Gibson, par son attachement à la tradition catholique et son rejet de Vatican II, était suspect d'antisémitisme et sommé de bien vouloir soumettre son scénario, pour modifications et approbation, à un comité d'experts autoproclamés, de différentes religions. Défenseur du film, le rabbin Daniel Lapin a pu dénoncer la prétention de cer­tains de ses coreligionnaires à « rééduquer les chrétiens en matière de théologie et d'histoire chrétiennes ». Et Mgr Chaput, archevêque de Denver : « Je pense que quelques membres de la communauté juive ont estimé que toute représentation de la Passion, quelle qu'elle soit, suscite automatiquement l'antisémitisme. » Plus large­ment, cette crise est révélatrice d'un œcuménisme qui se comprend comme un droit de regard des autres religions sur l'affirmation et le contenu de la foi catholique, bien entendu sans la moindre réciprocité.

Le vol du scénario, puis d'une copie de travail du film, témoi­gnant d'un climat révolutionnaire où tous les coups sont permis contre les ennemis supposés de la liberté, ont eu un effet pervers en obligeant l'épiscopat américain, un temps complice de cette police des arrière-pensées, à plus de prudence. Mais l'affaire a souvent confirmé la pusillanimité de la hiérarchie catholique et sa prompti­tude à donner raison à ses adversaires, comme en témoigne encore l'imbroglio autour de la déclaration de Jean-Paul II au sortir du film : « C'est comme ça a été », rendue publique avant d'être démentie, alors qu'il semble l'avoir effectivement prononcée. Même si certains prélats, au premier rang desquels Mgr Castrillon de Hoyos ou Mgr Chaput, ont défendu avec courage un film contre lequel se multipliaient les entreprises de déstabilisation.

Victime d'une cabale capable d'organiser une manifestation contre un film inachevé six mois avant sa sortie, Mel Gibson s'est vu classiquement accusé d'avoir organisé la polémique pour assu­rer la promotion de son film : procédé révolutionnaire classique destiné à transformer la victime en coupable, l'innocent en cynique prêt à tout.

Autre procédé classique d'intimidation : l'amalgame. Mel Gibson a un père censément antisémite et sectaire, donc il est lui-même antijuif et schismatique. Principal journal « d'information » français, le Monde n'aura pas été avare en ce domaine en approxima­tions, à peu près et erreurs flagrantes sur des points pourtant aisé­ment vérifiables. Comme si, quand il s'agit d'« intégristes », la rigueur la plus élémentaire n'était plus de mise puisque tout ce qu'on pourra dire de plus horrible les concernant sera toujours en deçà de la vérité... Le 11 février encore, deux semaines avant la sortie de la Passion, le bon Henri Tincq pouvait s'y distinguer en affirmant, purement gratuitement puisqu'il n'avait pas vu le film, que celui-ci était tout entier « construit autour du "serment du sang" »... qui n'y figure finalement pas ! 

En fin de compte, de quoi Mel Gibson est-il coupable aux yeux de ses détracteurs ? De ne pas avoir adopté leur vision d'une cruci­fixion qui serait une affaire de pure juridiction romaine, dénuée de sauvagerie populacière, et ne concernant en rien les juifs - pas même du côté des victimes, puisqu'ils semblent oublier que Jésus, sa mère et ses disciples étaient tout aussi juifs que Caïphe et Judas. Qu'im­porté si ce n'est tout simplement pas la version des Evangiles. Mais peut-on encore se référer à ceux-ci quand Newsweek, qui fit sa cou­verture sur le film, les décrit comme un brûlot polémique, et que pour la plupart de nos contemporains et certains responsables ecclé­siastiques mêmes, la foi n'est plus une affaire de témoignage apos­tolique, mais de relecture personnelle ? 

Laissons le mot de la fin à Mgr Chaput : « Proclamer clairement notre foi que Jésus est le Messie (...) c'est quelque chose que nous avons le devoir de faire (...) lime semble que la précipitation avec laquelle on a jugé le film, avant même qu 'il soit terminé, était un acte d'intimidation visant à interdire aux chrétiens défaire ce qu 'ils doivent faire. » Si Mel Gibson a réussi à passer outre, c'est certes grâce à sa foi et à sa ténacité, mais aussi parce qu'il est l'un des plus populaires acteurs d'Hollywood, et qu'il a pu financer sur sa cas­sette personnelle, à hauteur de trente millions de dollars, ce film dont personne ne voulait. L'Eglise saura-t-elle sanctuariser cette brèche si généreusement ouverte avant qu'elle ne se referme ?